Chikungunya : soigner le mal par le mâle

Stériliser des moustiques mâles en laboratoire et les lâcher dans la nature permettrait de diminuer la population des vecteurs du chikungunya à La Réunion. Une étude(1) détaille les stratégies utilisées par les scientifiques de l’IRD pour optimiser ces dispersions de moustiques.

En 2005, une épidémie de chikungunya touche l’île de La Réunion : un tiers des 750 000 habitants est infecté ! Le virus responsable est transmis par le moustique-tigre, Aedes albopictus, un vecteur habituellement combattu par des épandages d’insecticides. Cette stratégie est alors remise en question car elle semble peu efficace, les moustiques développant des résistances aux produits. Les populations se plaignent également de l’impact écologique de ces pulvérisations d’insecticides.

loupe binoculaire entomologiste moustiques gobelets
L’entomologiste David Damiens trie sous loupe binoculaire des nymphes de moustique-tigre selon leur sexe © IRD – Thibault Vergoz

Stériliser aux rayons X

« Une réflexion collégiale avec la Région Réunion, le Ministère de la Santé et les scientifiques de l’IRD a été menée pour développer de nouvelles stratégies de lutte contre les vecteurs, explique l’entomologiste médical à l’IRD Louis-Clément Gouagna. En 2009, nous avons décidé d’entamer des recherches sur la technique de l’insecte stérile (TIS), une technique déjà utilisée dans le monde agricole depuis une cinquantaine d’années contre les insectes ravageurs. » Elle consiste à stériliser aux rayons X des moustiques mâles élevés en laboratoire et à les lâcher dans la nature. « Les femelles, si elles sont fécondées par ces mâles, pondent des œufs qui n’écloront jamais, reprend le chercheur, coordinateur du programme « Technique de l’insecte stérile de la Réunion » (TIS-Réunion). En laboratoire, les résultats sont de l’ordre de 97% de diminution de la population. »

entomologiste cage à moustiques extérieur
Gilbert Le Goff, entomologiste à l’IRD de La Réunion, relève des pièges à moustiques adultes © IRD – Thibault Vergoz

Jusqu’en 2014, les scientifiques développent des stratégies de production en masse de moustiques mâles stériles. Depuis, leur objectif est de déterminer les paramètres de survie et de dispersion de ces insectes pour assurer leur compétitivité une fois relâchés dans la nature. De novembre 2015 à septembre 2016, trois lâchers de moustiques mâles non stériles produits au laboratoire ont été réalisés dans un site-pilote de 22 hectares au nord de la Réunion. Des pièges ont permis à la fois de comptabiliser le nombre de moustiques sauvages par hectare et de comparer les déplacements dans la nature des moustiques mâles sauvages à ceux élevés au laboratoire.

Lâchers hivernaux

Résultats : les lâchers de moustiques mâles stériles devront avoir lieu de préférence durant l’hiver austral, à compter de juillet-août. « Pour que la TIS soit efficace, nous devons lâcher 10 fois plus de moustiques mâles stériles que de moustiques mâles sauvages, précise Louis-Clément Gouagna. Or, dans cette zone, en hiver, on compte environ 600 moustiques mâles par hectare contre 5 000 moustiques par hectare en été. Nous devons prendre en compte cette différence pour optimiser l’efficacité des lâchers en fonction des saisons. »

Aujourd’hui, les scientifiques souhaitent connaître l’espérance de vie et les capacités de dispersion en milieu naturel de ces moustiques élevés et stérilisés en laboratoire. « Les moustiques mâles stériles doivent être compétitifs vis-à-vis de leurs semblables sauvages. Si, en laboratoire, leur durée de vie est identique, nous ignorons encore combien de temps les moustiques stériles vivent en milieu naturel, et si la stérilisation impacte leur capacité de dispersion. Ces informations nous permettront de planifier précisément les lâchers en phase opérationnelle (combien de moustiques, combien de points de lâcher à l’hectare, quelle fréquence,…) dont l’objectif est de réduire localement les densités de moustique-tigre Aedes albopictus afin de limiter les risques de transmission de virus à l’avenir », conclut Louis-Clément Gouagna.

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